ANECDOTES
Le carrosse de la dame de la Barette
En 1684 la dame de la seigneurie de la Barette aux Essarts s’appelle Renée Jousseaume, elle est âgée d’une soixantaine d’années et détient la Barette depuis plus de vingt ans, depuis l’année 1662 exactement. La Barette appartenait à l’origine à son mari, Jacques Poictevin du Plessy Landry qu’elle avait épousé vers 1645-1647. Cependant celui-ci avait des dettes et une fois marié avec Renée Jousseaume il avait réglé ces dettes en utilisant l’argent venant de la dot de son épouse. Cette pratique de « remploi des biens propres de la femme » était prohibée par la coutume du Poitou et Renée Jousseaume avait obtenu dans un premier temps la séparation de biens avec son mari. Par la suite, une sentence du Parlement de Paris en date du 18 mars 1660 [1] avait condamné Jacques Poictevin à rendre à sa femme les biens propres disparus dans les dettes et celui-ci, deux ans plus tard, avait dédommagé son épouse en lui cédant définitivement la seigneurie de la Barette avec les fiefs en dépendant.
Jacques Poictevin est décédé vers 1681 [2] et il apparait donc que la coexistence des deux époux a continué pendant une vingtaine d’années après que la Barette ait changé de main. On peut naturellement s’inquiéter de savoir si la bonne entente au sein du foyer n’eut pas à souffrir de cette situation !
Quelque temps après le décès de son premier mari, Renée Jousseaume, la dame de la Barette, s’est remarié en 1684 avec un châtelain du bocage, messire Pierre du Plantis, baron du Landreau, qui demeurait dans son château du Landreau, à deux pas du bourg des Herbiers. La dame de la Barette avait alors une soixantaine d’années et était un peu plus âgée que son second mari. Celui-ci était veuf depuis cinq ans au moins et père d’une nombreuse famille tandis que Renée Jousseaume n’avait pas eu d’enfant de son premier mariage.
Le contrat de mariage avec Pierre du Plantis fut passé aux Essarts le 13 janvier 1684 devant les notaires Fournier et Merland [3] et la cérémonie à l’église eut lieu quelques jours après selon l’habitude. Il était prévu que, dès le début du mariage, la dame Renée Jousseaume quitte sa demeure de la Barette aux Essarts et vienne s’installer au château du Landreau. Elle emmenait avec elle sa maisonnée : femme de chambre, cocher, laquais et peut-être d’autres domestiques.
Ce contrat de ce mariage a été conservé et présente, comme nous allons le voir, certains articles qui retiennent l’attention. En effet, après une clause consacrée à la séparation de biens entre les époux et à l’inventaire des biens meubles à faire avant le mariage, il se poursuit par les articles suivants :
« ledit seigneur proparlé baillera à ladite dame proparlée un carosse avecq quatre chevaux et son esquipage dans le mois apres ladite benediction nuptialle, ou la somme de deux mil livres a son option, pour emploier en lachapt dicelluy et desdits chevaux et esquipage ».
« En cas de predecedz dudit seigneur proparlé ladite dame proparlée aura une chambre garnie estimée a la somme de trois mil livres, aussy a son option »,
« Icelle dame proparlée sera vestue dhabitz nuptiaux convenables a sa condition, sa demoiselle fille de chambre, cocher, lacquais et tout son train jusque à la concurance de deux mil livres, aussy a son option de prandre la somme de deux mil livres sy bon lui semble pour ledit dueil »,
« Que pour les pensions de ladite proparlée et de ces domestiques cy dessus specifiés, nourriture et entretien tant dhabitz que de lingeries convenables, chausseures, traitementz et medicamentz en cas de malladie et nourriture aussy de ses chevaux tant de vert et secq et avoïne, entretien du carosse, ferrures de chevaux et payement de gages desdits domestiques a esté aresté quelle payera audit seigneur proparlé la somme de douze centz livres a deux termes esgaux et par moitié, le premier six mois apres la benediction nuptialle et le second six mois en suivant ».
Les clauses relatives à la chambre garnie laissée à la veuve dans le cas où elle survit à son mari ainsi que la clause relative aux vêtements de deuil sont habituelles dans les contrats de mariage de la noblesse ; notons toutefois qu’elles sont assez « luxueuses » dans le cas présent en raison des montants appréciables qui y sont consacrés.
La clause du carrosse avec quatre chevaux nous semble par contre inhabituelle et même exceptionnelle. Sans doute ne serait-on pas surpris de la trouver dans le milieu de la haute noblesse ou peut-être chez de riches bourgeois des villes. Mais cela étonne dans le cas présent et nous allons y revenir.
Enfin comme la dame de la Barette va s’installer au Landreau après son mariage et y vivre en permanence avec son personnel domestique et un grand équipage à entretenir, une clause prévoit le prix de pension qu’elle devra payer à son mari pour son entretien et celui de sa maison. Ce prix de pension s’élevait à 1200 livres par an ce qui représente une somme assez élevée à l’époque. Un tel montant correspond à peu près au revenu que la Barette fournissait bon an, mal an et l’on voit ainsi que le train de vie de la châtelaine du Landreau, sans doute peu soucieuse d’économie à l’âge qu’elle avait, devait absorber pratiquement toutes ses finances.!
Le carosse à quatre chevaux prévu dans le contrat de mariage constituait à coup sûr un joli cadeau de la part de son époux. Un attelage de quatre chevaux coûtait en effet cher et la voiture elle-même pouvait représenter une belle dépense, surtout si elle était couverte, bien suspendue et peut-être même fermée pour protéger les passagers des intempéries.
Toutefois, ce carosse ne devait pas être utilisable toute l’année, loin s’en faut, puisqu’aucun chemin n’était empierré dans notre région à la fin du XVIIe siècle et que, par ailleurs, les chemins du bocage étaient quasiment impraticables l’hiver, surtout pour un tel équipage de grand gabarit. Il en résulte que le beau carosse restait probablement à l’abri pendant de longs mois et qu’il n’en sortait qu’à la belle saison.
On peut alors imaginer qu’il servait à la dame du Landreau pour faire des promenades d’agrément dans la campagne, des visites de courtoisie dans les châteaux et les maisons nobles des alentours ou bien pour aller faire ses dévotions à l’église[4] .
Il est fort probable aussi que le carrosse prenait de temps en temps la route des Essarts pour conduire la baronne du Landreau à son domaine de la Barette. Là elle allait rencontrer son fermier chargé de la gestion des terres et peut-être revoir des personnes de connaissance qu’elle se plaisait à retrouver .
Les raisons qui amenèrent ce carrosse extraordinaire à figurer au contrat de mariage restent un mystère dont nous n’aurons, bien entendu, jamais l’explication. Peut-être était-ce une demande de la dame de la Barette soucieuse d’afficher son rang comme chatelaine et baronne du Landreau ? Peut-être s’agissait-il d’un geste attentionné du baron du Landreau voulant assurer à son épouse des déplacements plus confortables ? Ou peut-être les motifs de l’un et de l’autre s’étaient-ils rejoints pour adopter ensemble ce prestigieux véhicule ?
Notes généalogiques :
Renée Jousseaume
Elle est la fille de Gilbert Jousseaume, seigneur de la Raynerie et de la Grue, et de Claude Lambert, dame de la Sazay.
Ses parents demeuraient à l’hôtel noble de la Grue situé à Gonnord en Anjou (Maine-et-Loire) [5]. Elle y est née vers 1625 et y a probablement passé toute son enfance, jusqu’à son mariage.
Elle avait un frère aîné Michel Jousseaume, né en 1621, qui a épousé en 1647 la demoiselle Anne Thébault de Saint Maixent. Elle avait également deux sœurs Louise et Charlotte qui ont épousé respectivement en 1640 et en 1645 deux gentilhommes du Bas-Poitou.
Renée Jousseaume a épousé Jacques Poitevin du Plessis Landry, seigneur de la Rochette aux Clouzeaux vers 1646, en tous cas avant 1648, date où l’on sait qu’elle était déjà mariée [6]. Après le décès de celui-ci arrivé vers 1681, elle épouse en secondes noces, en 1684, Pierre du Plantis, baron du Landreau.
Elle est décédée aux alentours de 1700, âgée d’environ 75 ans.
Il estintéressant de noter que Renée Jousseaume était la cousine germaine de Gabriel Baudry d’Asson, seigneur de la Rondardière et de Grezée, qui fut capitaine du château des Essarts de 1650 à 1670 environ. La mère de celui-ci était en effet la sœur de Gilbert Jousseaume c’est-à-dire la tante de la dame de la Barette. Cette tante avait épousé en 1597 René Baudry seigneur d’Asson dont elle avait eu au moins 8 fils. Elle s’appelait Renée Jousseaume comme sa nièce de la Barette et il y a tout lieu de penser, pour cette raison, qu’elle était aussi sa marraine.
Jacques Poictevin du Plessis Landry, premier époux de Renée Jousseaume
Jacques Poictevin (ou Poitevin) né en 1616 demeurait à la Rochette, paroisse des Clouzeaux. Quand il avait 10 ans, son père, Antoine Poitevin, veuf de Renée Robert dame de la Barette, avait épousé le 5 mai 1626 la dame Anne Goulard, veuve de défunt René Légier, seigneur de la Sauvagère (région de Menigoute dans les deux-Sèvres). Le jour de leur union ces deux personnes avaient convenu devant témoins de conjoindre en mariage les enfants, que chacun d’eux avait eus d’un premier lit, quand ils seraient en âge d’être mariés [7]. Cela se produisit une dizaine d’années plus tard et c’est donc vers 1636-1638 qu’il faut situer la date réelle du mariage de Jacques Poictevin avec Jacqueline Légier ainsi que celui de Renée Poictevin, sœur de Jacques, avec Louis Légier, seigneur de la Sauvagère, frère de Jacqueline.
De ce premier mariage avec Jacqueline Légier qui a duré une dizaine d’années à peine, Jacques Poictevin a eu trois fils : Louis, Charles et Antoine.
Après le décès de Jacqueline Légier, Jacques Poictevin ne tarde pas à se remarier puisqu’en 1648 il demeure à Poitiers avec Renée Jousseaume, sa nouvelle épouse [8] Il avait alors 32 ans et Renée Jousseaume 23 ans environ.
On estime que Jacques Poitevin est décédé vers 1681 car ses enfants ont partagé ses biens le 23 mai 1682. Il est donc décédé à l’âge d’environ 65 ans après avoir partagé l’existence de Renée Jousseaume pendant 30 à 35 ans.
Jacques Poictevin était militaire comme son père avant lui. En 1635 il parait au ban de la noblesse du Poitou et en 1639 il participe comme volontaire « à la campagne des Pays-Bas » [9]qui permit à la France de reprendre la ville d’Hesdin (en Artois) aux Impériaux.
En 1652 il est lieutenant de la compagnie des gendarmes de M. de Chateaubriand [10], poste qu’il va occuper pendant plusieurs années. C’était l’époque des troubles de la Fronde, pendant la minorité du jeune Louis XIV et le gouvernement du cardinal Mazarin. Au cours de cette période, Jacques Poictevin a pris part avec sa compagnie, à quelques escarmouches dans le Bas Poitou.
Pierre du Plantis, baron du Landreau, deuxième époux de Renée Jousseaume
Pierre du Plantis est né vers 1635, il était le fils aîné de Pierre du Plantis, baron du Landreau et de Charlotte Légier de Vounant, lesquels s’étaient mariés le 17 juillet 1633.
Cette Charlotte Légier était proche parente de Jacqueline Légier mentionnée ci-dessus. Elle meurt assez prématurément et Pierre du Plantis (le père) va se remarier avec Renée Légier qui n’était autre que la sœur de Jacqueline Légier et de Louis Légier de la Sauvagère !
Pierre du Plantis, fils du premier lit de son père et futur mari de Renée Jousseaume, est né probablement vers 1636-1638. En premier mariage, il a épousé le 5 juin 1659 Jeanne de la Touche, native de Nesmy, fille de Jacques de la Touche-Limouzinière, seigneur de la Vergne Greffeau (à Nesmy), et de Jeanne Marchand [11]. Le couple a eu 15 enfants et quand Renée Jousseaume arrive au Landreau en 1684, Pierre du Plantis est veuf depuis cinq ans au moins et la moitié des enfants issus de son premier mariage sont vivants.
En plus d’être baron du Landreau, Pierre du Plantis était seigneur des Herbiers (pour la moitié), de la Roche Themer, du Bourg Notre Dame (ou Petit bourg des Herbiers), des Enfrins et de Vounant, etc….
Les enfants de Pierre du Plantis partagent ses biens en 1708 [12], quatre ans après son décès. Il sont alors au nombre de cinq : un fils, deux filles religieuses et deux autres filles aptes à hériter.
Le fils et principal héritier est Charles du Plantis, né en 1665, page de la Petite écurie du roi en1682 et baron du Landreau à la suite de son père en 1704.
La benjamine des filles est Suzanne Jeanne du Plantis qui épousera en 1710 René Julien Jousbert seigneur du Plessis Tesselin. C’est par cette union que le Landreau aux Herbiers et la Barette aux Essarts passeront quelques années plus tard aux mains de la famille Jousbert (ou Joubert)
Pierre du Plantis avait une sœur cadette, Marguerite du Plantis qui a épousé aux Herbiers le 6 août 1668 Jacques de la Touche, seigneur de Lhermenaud à Chaillé, frère de Jeanne de la Touche. Encore un double mariage unissant cette fois-ci les familles du Plantis et de la Touche Limouzinière.
Pour terminer signalons une anecdote qui relie Renée Jousseaume à ses deux époux successifs. Cette anectode provient de ce que nous voyons Jacques Poitevin du Plessis Landry et sa sœur Marie passer procuration le 9 août 1656 devant un notaire de la principauté de la Roche-sur-Yon, en vue de défendre une cause contre Pierre du Plantis [13]. On ignore quelle était la nature et la gravité de cette cause mais on peut rêver en imaginant que c’est peut-être à cette occasion que Renée Jousseaume, alors épouse de Jacques Poitevin, fit la connaissance de l’homme qu’elle épouserait en secondes noces, 32 ans plus tard !
[1] AD 85 Cote 8J 87-1, Dépouillement par Guy de Raigniac des Archives de la Barette, Tome 1, page 47
[2] Le partage des biens après son décès est effectué le 23 mai 1682, voir AD 85 cote 295 J 3-95, Vue 134
[3] AD 85 cote 32 J 40, Chartrier du Landreau, famille du Plantis, Vues 104 à 107
[4] Elle avait fondé deux messes dans l’église des Herbiers et une autre dans l’église des Essarts, qui lui coûtaient au total plus de 100 livres de rentes.
[5] AD 79 Cote 2E 265/67 Registre des mariages, paroisse St Saturnin à St Maixent, Vue 16/103
[6] Y. d Guerny, Le canton de la Roche-sur-Yon, page 367
[7] AD 85 Fonds Beauchet-Filleau Cote 295 J 95, Vue 126
[8] Y. d Guerny, Le canton de la Roche-sur-Yon, page 367
[9] AD 85 Fonds Beauchet-Filleau Cote 295 J 95, Vue 128
[10] Gabriel de Chateaubriant (1618-1658) seigneur des Roches Baritaud à Saint Germain le Prinçay était lieutenant général pour le roi au gouvernement de Poitou.
[11] AD 85 Cote 4 Num 51/110 Annuaire de la Société d’Emulation de la Vendée, 1981, Article de Jean Lagniau, Le Landreau en les Herbiers, page 89
[12] AD 85 cote 32 J 40, Chartrier du Landreau, famille du Plantis, Vue 123 à 128
[13] AD 85 Fonds Beauchet-Filleau Cote 295 J 141, Vue 7